QUI EST DJOUMOI MKASAMBO, DERNIER CHEF DU VILLAGE DE BOBONI (Ngazidja, Comores)
Dans le cadre de mes recherches sur les dynamiques socio-spatiales et les formes d’organisation villageoise post-coloniales à Ngazidja, je souhaite mettre en lumière une figure méconnue mais essentielle du patrimoine oral comorien : Djoumoi Mkasambo, dernier chef traditionnel du village de Boboni.
Fondé dans les années 1950 par une main-d’œuvre originaire de différentes régions de l’île de Ngazidja venue travailler dans les sociétés d’exploitation coloniale, Boboni constitue un cas remarquable de village « spontané » ou « de chantier ».
Plutôt que de faire quotidiennement l’aller-retour vers leurs villages d’origine, les travailleurs ont créé un hameau à proximité immédiate du site d’exploitation. Le village a rapidement compté plus de soixante maisons, une mosquée, un bangwe (espace de délibération collective) et une structure traditionnelle complète (chef de village, organisation coutumière).
Il était cependant dépourvu de reconnaissance institutionnelle pleine : il ne disposait ni de dispensaire ni de maternité, contraignant les habitants à transporter malades et parturientes jusqu’à Nvouni ou Moroni. Cette dépendance infrastructurelle fut l’une des causes principales de son abandon définitif au cours des années 1980.
Les ruines encore visibles en 2013, maisons, emplacement du bangwe, mosquée, témoignent d’une vie communautaire intense : mariages traditionnels (grand mariage, toirab), vie économique vivrière et liens étroits avec la société coloniale voisine, séparée seulement par une rivière franchie par un pont naturel en bois.
C’est lors d'une première visite du site en 2013, guidé par un connaisseur du village qui y avait lui-même participé à des cérémonies dans sa jeunesse, que j’ai découvert l’existence d'un village qui était structuré traditionnellement. D'ailleurs, c'est de cette visite que notre guide nous a renconté le personnage "Djoumoi Mkasambo" ; dernier chef du village de biboni qui etait, selon lui, un chef exemplaire irréprochable.
Originaire de Nkurani-Sima dans le Badjini, il fut le dernier chef reconnu de Boboni. En 2014, durant les vacances semestrielles, nous avons eu le privilège de lui rendre visite à Nkurani-Sima qui a décidé de retourner dans sa terre d'origine après la disparition de Boboni.
Djoumoi Mkasambo incarne ce que les anthropologues appellent une « bibliothèque vivante » (living library en anglais). Sa mémoire encyclopédique embrasse non seulement l’histoire complète de la fondation, de l’organisation et du déclin de Boboni, mais aussi les généalogies croisées des familles fondatrices, les rituels du grand mariage, les pratiques foncières coutumières et les modalités de coexistence entre logique coloniale et ordre traditionnel comorien. Il représente un maillon irremplaçable entre le monde du travail forcé colonial tardif et la mémoire collective des villages de Ngazidja.
Dans un archipel où l’histoire orale reste le principal vecteur de transmission du savoir, des figures comme Djoumoi Mkasambo sont des archives humaines dont la disparition constituerait une perte irrémédiable pour la recherche en ethnologie, en histoire sociale et en patrimoine culturel immatériel des Comores.
Sa parole, recueillie avec le respect et la rigueur qu’exige la méthode ethnographique, nous permet de reconstituer un pan méconnu de l’histoire comorienne : celui des « villages de travailleurs coloniaux » nés de la logique économique coloniale et dissous par l’indépendance et les mutations administratives post-1975.
Nous tenons à saluer ici la générosité et la précision de ce grand notable, véritable gardien de la mémoire de Boboni.
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